36 %.
C'est la proportion d'Africains qui utilisaient Internet en 2025, contre 74 % à l'échelle mondiale, selon l'Union internationale des télécommunications (UIT).
Un écart considérable, à l'heure où l'intelligence artificielle, les services numériques et les paiements électroniques transforment les économies.
Pourtant, l'Afrique ne manque ni de talents, ni d'entrepreneurs, ni d'ambitions numériques.
Le problème est ailleurs.
Une stratégie numérique ne transforme pas un pays parce qu'elle a été adoptée en Conseil des ministres. Elle le transforme lorsqu'elle améliore concrètement la vie des citoyens, la productivité des entreprises et l'efficacité de l'administration.
De nombreux États africains ont engagé des programmes de digitalisation. Mais les progrès restent inégaux.
Comment passer des ambitions aux résultats ?
Cinq piliers méritent une attention particulière.
1. DES INFRASTRUCTURES ACCESSIBLES : CONNECTER LES POPULATIONS, PAS SEULEMENT LES CAPITALES
Un pays ne peut développer une économie numérique performante sans électricité fiable, couverture réseau et accès abordable à Internet.
Selon l'UIT, en 2025, 55 % des citadins africains utilisaient Internet, contre seulement 21 % des populations rurales.
Cette fracture numérique constitue aussi une fracture économique.
Un agriculteur privé de connexion accède difficilement aux informations sur les prix. Une entrepreneuse rurale peut être exclue des marchés numériques. Un étudiant éloigné des grandes villes dispose de moins de ressources pédagogiques.
La priorité ne doit donc pas être uniquement le déploiement de la 5G.
Il faut d'abord garantir une connectivité fiable et financièrement accessible au plus grand nombre.
Cela suppose de mutualiser les infrastructures, stimuler la concurrence, améliorer l'accès à l'électricité et fixer des objectifs précis de couverture rurale.
Le véritable progrès numérique commence lorsque les territoires oubliés deviennent accessibles.
2. UNE IDENTITÉ NUMÉRIQUE ET UNE ADMINISTRATION QUI SIMPLIFIENT LA VIE
Combien de journées perdues pour obtenir un acte de naissance, enregistrer une entreprise ou accomplir une formalité administrative ?
Ces démarches représentent un coût économique souvent sous-estimé.
Une administration modernisée doit permettre progressivement de :
— Demander des documents officiels à distance.
— Créer une entreprise sans multiplier les déplacements.
— Déclarer et payer ses impôts en ligne.
— Suivre l'avancement d'un dossier administratif.
— Éviter de fournir plusieurs fois les mêmes justificatifs.
L'Estonie constitue une référence internationale grâce à son identité électronique et à l'interopérabilité de ses administrations.
Mais la réussite ne consiste pas à copier un modèle étranger.
Elle consiste à adapter des principes efficaces aux réalités africaines.
Une identité numérique fiable, accessible et respectueuse des libertés peut devenir un puissant instrument d'inclusion.
À condition de préserver des solutions pour les personnes qui ne disposent pas encore de documents officiels ou d'accès à Internet.
L'administration numérique doit supprimer les obstacles, pas en créer de nouveaux.
3. DES COMPÉTENCES POUR TRANSFORMER LA TECHNOLOGIE EN PRODUCTIVITÉ
Un ordinateur ne modernise pas automatiquement une administration.
Il faut des agents formés, des procédures simplifiées et une véritable culture du résultat.
La formation numérique doit concerner les fonctionnaires, les enseignants, les entrepreneurs et les jeunes.
Elle doit également intégrer les femmes, les populations rurales et les personnes éloignées des nouvelles technologies.
L'intelligence artificielle ouvre désormais de nouvelles possibilités : gestion documentaire, automatisation de certaines tâches, assistance administrative, formation et analyse de données.
Mais elle impose aussi de nouvelles exigences de sécurité, de fiabilité et de responsabilité.
Investir dans les équipements sans investir dans les compétences, c'est acheter des outils dont on ne maîtrise pas suffisamment l'utilisation.
4. UNE ÉCONOMIE NUMÉRIQUE QUI CRÉE DES ENTREPRISES ET DES EMPLOIS AFRICAINS
L'Afrique ne doit pas devenir uniquement un immense marché de consommation des technologies étrangères.
Elle doit produire davantage de logiciels, de services numériques et de solutions adaptées à ses besoins.
Le mobile money démontre déjà la capacité d'innovation du continent.
Selon la GSMA, les transactions mondiales de monnaie mobile ont dépassé 2 000 milliards de dollars en 2025, l'Afrique subsaharienne constituant l'un des principaux moteurs de ce secteur.
Cette dynamique peut soutenir l'entrepreneuriat, le commerce électronique, les services financiers et la formalisation progressive des activités.
Mais attention aux erreurs fiscales !
Une étude du FMI publiée en décembre 2025 montre que les taxes sur les transactions de mobile money peuvent réduire l'utilisation de ces services et encourager le recours aux espèces.
Une politique fiscale intelligente devrait donc privilégier l'élargissement progressif de l'assiette, la simplicité déclarative et la formalisation des entreprises, plutôt que la multiplication de prélèvements qui découragent les paiements numériques.
Il faut également faciliter l'interopérabilité des moyens de paiement, l'accès au financement et la participation des entreprises africaines aux marchés publics numériques.
L'objectif n'est pas seulement de connecter des consommateurs, mais de faire émerger des producteurs de valeur ajoutée.
5. LA CONFIANCE : PROTÉGER LES DONNÉES ET SÉCURISER LES SERVICES
Un citoyen n'utilisera durablement un service numérique que s'il peut lui faire confiance.
La protection des données personnelles, la cybersécurité et la continuité des services constituent donc des priorités nationales.
Les États doivent disposer de règles claires concernant :
— La collecte et l'utilisation des données personnelles.
— La sécurité des systèmes publics.
— Les droits des citoyens et les recours possibles.
— La prévention des fraudes et des cyberattaques.
— La responsabilité des administrations et des prestataires.
Les autorités chargées du contrôle doivent bénéficier de garanties réelles d'indépendance.
Sans confiance numérique, les investissements technologiques risquent de produire des résultats très inférieurs aux attentes.
LE CAS DES COMORES : PASSER DES PROJETS AUX RÉSULTATS MESURABLES
L'Union des Comores dispose d'une stratégie nationale, « Comores Numérique 2028 », portée par l'Agence nationale de développement du numérique (ANADEN).
Elle ambitionne notamment de porter la contribution du numérique à 5 % du PIB.
Plusieurs initiatives ont été engagées : développement d'infrastructures administratives, modernisation des services publics et projet de numérisation de l'état civil.
Un diagnostic national de transformation numérique a également été engagé en septembre 2026 dans le cadre d'une coopération entre l'ANADEN et le PNUD.
Ces démarches constituent des étapes importantes.
Mais la véritable question reste celle de leur impact.
Selon la Banque mondiale, environ un tiers de la population comorienne utilisait Internet en 2024.
Pour un pays insulaire, les priorités doivent inclure la qualité des connexions entre les îles, l'accessibilité financière, la fiabilité de l'état civil et la simplification des démarches administratives.
Il serait particulièrement utile de publier régulièrement un tableau de bord indiquant les objectifs, les dépenses, les projets effectivement opérationnels et le nombre de citoyens bénéficiaires.
La transparence des résultats est aussi importante que l'annonce des investissements.
RECOMMANDATIONS DU CEEC : CINQ PRIORITÉS OPÉRATIONNELLES
Pour transformer les ambitions numériques en résultats, le Cercle des Économistes et des Experts Comoriens recommande :
1. Mesurer les progrès. Publier chaque année un tableau de bord national présentant la couverture Internet, les coûts de connexion, les services disponibles et leur utilisation réelle.
2. Simplifier d'abord les démarches essentielles. Donner la priorité à l'état civil, à la création d'entreprise, aux formalités fiscales et aux services administratifs les plus sollicités.
3. Former les utilisateurs. Déployer des programmes de formation numérique destinés aux agents publics, aux enseignants, aux entrepreneurs et aux populations éloignées des services numériques.
4. Soutenir la production locale. Favoriser les entreprises technologiques nationales et africaines, l'interopérabilité des paiements et une fiscalité compatible avec l'inclusion financière.
5. Garantir la confiance et la continuité. Renforcer la cybersécurité, la protection des données, les dispositifs de sauvegarde et le contrôle indépendant.
Ces cinq priorités doivent s'inscrire dans une gouvernance interministérielle claire, accompagnée d'un budget pluriannuel et d'une évaluation indépendante.
CONCLUSION : LE NUMÉRIQUE DOIT CHANGER LA VIE, PAS SEULEMENT LES DISCOURS
Une stratégie numérique nationale ne se résume pas à construire des centres de données, distribuer des ordinateurs ou inaugurer des plateformes.
Son succès se mesure à des résultats simples :
Un entrepreneur crée son entreprise plus rapidement.
Un contribuable accomplit ses formalités sans déplacements inutiles.
Un étudiant accède à de meilleures ressources pédagogiques.
Une personne vivant en zone rurale bénéficie de services auparavant inaccessibles.
Un citoyen obtient un document administratif sans perdre plusieurs journées.
Voilà ce que doit produire la transformation numérique.
L'Afrique n'a pas seulement besoin de devenir plus connectée. Elle doit devenir plus productive, plus inclusive et mieux gouvernée grâce au numérique.
« Une stratégie numérique ne se mesure pas au nombre d'ordinateurs achetés, mais au nombre de files d'attente supprimées, d'emplois créés et de vies améliorées. »
— Darchari MIKIDACHE
Sources principales :
Union internationale des télécommunications, Facts and Figures 2025 : www.itu.int
GSMA, State of the Industry Report on Mobile Money 2026 : www.gsma.com/sotir
FMI, Taxing Mobile Money: Theory and Evidence, décembre 2025 : www.imf.org
Banque mondiale, indicateurs du développement, utilisation d'Internet aux Comores : data.worldbank.org
ANADEN, Comores Numérique 2028 : www.anaden.org
e-Estonia, présentation du gouvernement numérique : e-estonia.com
Par Darchari MIKIDACHE, économiste-fiscaliste, Président du think-tank Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC) et Président de l'ONG USHABABI Wa MESO INTERNATIONAL.
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