Analyse et propositions du Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC)
Plus de cinquante ans après la séparation politique de Mayotte et des trois autres îles de l'archipel, le différend franco-comorien demeure. La défense de l'intégrité territoriale, fondement de la position comorienne, peut-elle s'accompagner d'une stratégie renouvelée de rapprochement économique, institutionnel et humain ?
Pour le Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC), cette question mérite une réflexion approfondie, dépassant les seules dimensions juridiques et diplomatiques.
L'enjeu n'est pas d'abandonner les principes historiques, mais d'examiner de nouveaux moyens de renforcer les liens entre les populations, de développer les intérêts économiques partagés et de créer des conditions plus favorables au dialogue.
1. Un différend historique qui appelle une approche renouvelée
Depuis 1975, les Comores revendiquent Mayotte au nom de l'intégrité territoriale de l'archipel. Cette position s'appuie notamment sur les résolutions de l'Assemblée générale des Nations unies, dont la résolution 3385 (XXX) du 12 novembre 1975.
La France fonde notamment sa position sur les consultations de la population mahoraise et sur l'évolution institutionnelle de Mayotte, devenue département français en 2011.
Ces positions restent profondément divergentes.
Cependant, la persistance du différend invite à distinguer deux objectifs complémentaires : poursuivre la défense des principes juridiques et rechercher des formes de coopération susceptibles d'améliorer concrètement les relations entre les populations.
La fidélité à une revendication historique n'interdit pas l'innovation diplomatique.
2. Le développement économique comme levier stratégique
Le développement des Comores constitue une priorité nationale indépendamment de la question de Mayotte.
Une économie plus productive, des infrastructures fiables, des institutions efficaces et des services publics accessibles renforceraient les perspectives offertes aux populations ainsi que les capacités de coopération régionale du pays.
Le CEEC préconise notamment :
- L'accélération de la transformation locale des productions agricoles et halieutiques.
- Le développement de l'électricité, de l'eau potable et des infrastructures de transport.
- La création d'emplois productifs et le soutien aux PME.
- L'amélioration de l'éducation et de la formation professionnelle.
- La gratuité progressive des soins essentiels pour les populations prioritaires, dans un cadre financièrement soutenable.
- Une mobilisation prudente de l'épargne nationale et de la diaspora vers l'investissement productif, avec des garanties adaptées pour les déposants.
La lutte contre la pauvreté doit devenir un objectif mesurable, accompagné d'indicateurs sociaux et économiques régulièrement publiés.
Un pays qui améliore durablement les conditions de vie de sa population renforce également sa crédibilité et son attractivité.
3. Des entreprises communes pour développer des intérêts partagés
L'intégration économique pourrait constituer un instrument concret de rapprochement.
Pourquoi ne pas favoriser la création de sociétés associant des entrepreneurs et investisseurs de Mayotte, de Grande Comore, d'Anjouan et de Mohéli ?
Plusieurs secteurs pourraient être explorés : agro-industrie, pêche, tourisme, transports maritimes, énergies renouvelables, numérique et services.
Ces entreprises pourraient prendre la forme de coentreprises privées ou, lorsque l'intérêt économique le justifie, de sociétés à capitaux mixtes.
L'État comorien jouerait un rôle de facilitateur et, dans certains projets stratégiques, de partenaire temporaire, avec une gouvernance professionnelle et des mécanismes transparents de désengagement éventuel.
Un réseau économique interîles pourrait également accompagner les entrepreneurs, notamment les Comoriens établis à Mayotte, dans la création d'entreprises et le développement de partenariats.
Ces initiatives devraient respecter les législations applicables et reposer sur la viabilité des investissements.
4. Le sport : une expérience de rapprochement à élargir
Le football offre déjà des exemples significatifs.
El Fardou Ben Nabouhane, né à Mayotte, a été capitaine de l'équipe nationale comorienne, les Cœlacanthes. Faïz Selemani, issu d'une famille mahoraise, a également porté le brassard.
Ces parcours illustrent la possibilité de construire des projets sportifs communs malgré les divergences politiques.
Cette dynamique pourrait être étendue au basketball, au handball, à l'athlétisme, au volleyball, au judo et à la natation.
Le CEEC suggère de développer des académies sportives partenaires, des stages communs, des compétitions amicales interîles et des programmes de formation des entraîneurs.
Les Jeux des îles de l'océan Indien, prévus aux Comores en août 2027, pourraient servir de catalyseur à ces coopérations, dans le respect des règlements sportifs et des choix des délégations.
Le sport ne résout pas les différends de souveraineté, mais il peut contribuer à rapprocher les populations.
5. Réassocier les compétences mahoraises aux projets communs
L'histoire institutionnelle comorienne comporte des expériences de participation de personnalités mahoraises à la vie publique, notamment sous la présidence d'Ahmed Abdallah Abderemane.
Ces précédents pourraient inspirer de nouvelles formes de collaboration, adaptées aux réalités actuelles.
Des personnalités mahoraises volontaires pourraient contribuer à des instances consultatives, des programmes universitaires, des projets sanitaires ou des organismes de coopération.
L'objectif serait de valoriser les compétences, de préserver les relations humaines et de développer des initiatives d'intérêt commun, sans imposer d'adhésion politique.
La coopération pourrait également être renforcée dans les domaines de la culture, de l'environnement, de la recherche et de la formation professionnelle.
6. Une feuille de route pour la période 2027-2035
Pour éviter que ces propositions ne restent théoriques, le CEEC suggère d'étudier une feuille de route structurée autour de trois étapes.
2027-2028 : engager les premières initiatives.
Identifier des partenaires volontaires, organiser des rencontres sportives et économiques, sélectionner quelques projets pilotes et créer des espaces de concertation.
2029-2031 : développer les partenariats.
Accompagner les premières entreprises communes, renforcer les échanges universitaires et sanitaires, développer les formations et évaluer les résultats.
2032-2035 : consolider les réalisations.
Étendre les dispositifs efficaces, mobiliser de nouveaux financements et institutionnaliser les coopérations ayant démontré leur utilité.
Chaque projet devrait comporter un budget, un calendrier, des responsabilités clairement définies et des indicateurs de résultats : emplois créés, jeunes formés, entreprises développées et bénéficiaires des programmes.
La réussite dépendrait de la participation volontaire des acteurs concernés, de la transparence financière et de l'évaluation indépendante des initiatives.
Conclusion : préserver les principes, diversifier les instruments
La question de Mayotte demeure un différend historique, juridique et politique complexe.
La position comorienne sur l'intégrité territoriale de l'archipel et la position française fondée notamment sur les choix exprimés par les Mahorais restent différentes.
Aucune initiative économique, sportive ou culturelle ne saurait, à elle seule, régler cette divergence.
Cependant, la recherche d'une solution politique ne devrait pas empêcher le développement de coopérations bénéfiques aux populations.
La défense des principes juridiques, le renforcement économique des Comores et le rapprochement humain ne sont pas des objectifs contradictoires. Ils peuvent constituer les trois dimensions complémentaires d'une stratégie de long terme.
Le CEEC invite ainsi les responsables publics, les acteurs économiques, les universitaires, les associations et les partenaires institutionnels à approfondir cette réflexion.
Après plus de cinquante années de différend, il est temps d'examiner non seulement les raisons de nos désaccords, mais également les projets que nous pourrions construire ensemble.
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Darchari MIKIDACHE
Économiste
Président du Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC)
Analyse et propositions — Octobre 2026
Références documentaires
- Nations unies, Assemblée générale, résolution 3385 (XXX), 12 novembre 1975.
- Nations unies, Assemblée générale, résolution 31/4, 21 octobre 1976, relative à la question de l'île comorienne de Mayotte.
- Saïd Omar Allaoui, Mayotte : la question !, L'Harmattan, 2024.
- La Gazette des Comores, entretien avec Saïd Omar Allaoui, 23 juillet 2024.
CEEC — www.ceec-comores.org
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