Caisses des dépôts, capitaux africains et investissements productifs : comment transformer l'épargne du continent en emplois, infrastructures et prospérité durable ?
Analyse économique et propositions du Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC)
21 octobre 2026 — Darchari MIKIDACHE
1. Plus de 1 100 milliards de dollars : une richesse financière encore insuffisamment mobilisée
L'Afrique recherche chaque année des financements considérables pour construire ses routes, développer son électricité, moderniser ses ports, financer ses entreprises et industrialiser ses économies.
Pourtant, une partie des ressources nécessaires à ces investissements existe déjà sur le continent.
Selon l'Africa Finance Corporation (AFC), dans son rapport State of Africa's Infrastructure Report 2025, les investisseurs institutionnels africains détiennent plus de 1 100 milliards de dollars d'actifs.
L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dans son Rapport sur les marchés de capitaux en Afrique 2025, reprend cette estimation et précise notamment que les fonds de pension détiennent environ 455 milliards de dollars et les compagnies d'assurance 320 milliards de dollars.
Ces chiffres révèlent un potentiel financier important, mais ils ne représentent pas des liquidités immédiatement disponibles.
Ces actifs correspondent notamment à des engagements envers les retraités, les assurés et les bénéficiaires des institutions financières.
Le défi consiste donc à mobiliser une partie appropriée de ces ressources, dans le respect des obligations financières et des règles prudentielles.
L'Afrique ne manque pas uniquement de financements. Elle doit aussi renforcer sa capacité à transformer son épargne en investissements productifs.
2. Pourquoi cette épargne finance-t-elle encore insuffisamment l'économie productive ?
Les marchés financiers africains restent relativement peu développés et fortement concentrés.
Selon l'OCDE (2025), les entreprises africaines ne représentent qu'environ 1 % des capitaux levés sur les marchés mondiaux d'actions depuis 2000.
Les fonds de pension et les compagnies d'assurance investissent encore une part importante de leurs actifs dans les titres publics, tandis que les financements directs des entreprises et des infrastructures restent limités.
Cette situation s'explique notamment par :
l'insuffisance de projets bancables et correctement structurés ;
la faiblesse de certains marchés financiers nationaux ;
les risques économiques, monétaires et institutionnels ;
les contraintes réglementaires pesant sur les investisseurs ;
le manque d'instruments financiers adaptés au long terme.
Il serait cependant dangereux de considérer que tous les capitaux institutionnels doivent être réorientés vers les infrastructures.
La sécurité de l'épargne et les engagements envers les bénéficiaires doivent rester prioritaires.
Le développement économique ne doit jamais se construire au détriment de la protection des épargnants.
3. Les Caisses des dépôts : un instrument stratégique de financement
Une Caisse des dépôts et consignations (CDC) est une institution financière publique spécialisée, dont les missions et les ressources sont définies par la loi.
Selon son cadre juridique, elle peut notamment administrer des dépôts réglementés, des consignations et certains fonds institutionnels, tout en contribuant au financement d'investissements d'intérêt général.
Son intérêt économique réside dans sa capacité à intervenir sur des horizons de financement plus longs que ceux de nombreuses opérations bancaires classiques.
Une CDC bien structurée peut ainsi participer au financement :
des infrastructures énergétiques et de transport ;
du logement et des équipements collectifs ;
des entreprises industrielles et agroalimentaires ;
de projets territoriaux économiquement viables ;
de mécanismes de financement des PME.
Elle ne doit toutefois devenir ni une caisse de financement automatique des déficits publics ni un instrument de distribution de ressources sans contrôle.
Sa crédibilité dépend de la qualité de sa gouvernance, de ses investissements et de sa gestion des risques.
4. France et Sénégal : deux expériences institutionnelles instructives
La France : une institution financière au service de l'intérêt général
La Caisse des dépôts et consignations française constitue une référence historique.
L'article L. 518-2 du Code monétaire et financier définit ses missions d'intérêt général, notamment en matière de protection de l'épargne populaire, de logement social et de développement économique.
Cette institution s'inscrit dans un dispositif juridique spécifique, avec des mécanismes de surveillance et des obligations de gestion.
Son expérience montre l'importance d'une institution financière capable d'accompagner des politiques publiques de long terme.
Le Sénégal : une adaptation africaine du modèle
Le Sénégal a créé sa Caisse des dépôts et consignations par la loi n° 2006-03 du 4 février 2006.
Cette institution a été conçue pour contribuer à la gestion de ressources réglementées et au financement de projets d'intérêt général.
L'expérience sénégalaise illustre la possibilité d'adapter le principe des Caisses des dépôts aux réalités institutionnelles africaines.
Ces expériences ne doivent cependant pas être reproduites mécaniquement.
Chaque pays doit déterminer ses besoins, ses ressources mobilisables, son environnement réglementaire et les garanties nécessaires à la protection des fonds.
5. La diaspora africaine : une ressource financière à mieux valoriser
Les diasporas africaines contribuent déjà au fonctionnement économique de leurs pays d'origine.
Leurs transferts soutiennent la consommation des ménages, l'éducation, la santé, le logement et de nombreuses activités économiques.
Mais une partie de l'épargne de la diaspora pourrait également être orientée vers des investissements productifs de long terme.
Plusieurs instruments méritent d'être étudiés :
des livrets d'épargne développement ;
des obligations destinées aux diasporas ;
des fonds d'investissement spécialisés ;
des mécanismes de cofinancement des PME ;
des produits d'épargne liés à des projets identifiés.
Ces instruments ne peuvent réussir que si les épargnants disposent d'informations transparentes sur les risques, les rendements éventuels, les conditions de retrait et l'utilisation des fonds.
La mobilisation de l'épargne de la diaspora ne doit pas reposer uniquement sur l'attachement affectif au pays d'origine.
Elle doit aussi reposer sur la confiance, la transparence et la crédibilité économique.
6. Recommandations du CEEC : cinq priorités pour transformer l'épargne en développement
Le Cercle des Économistes et des Experts Comoriens propose une démarche pragmatique, progressive et adaptée aux réalités de chaque pays.
Première priorité : identifier précisément les ressources mobilisables.
Réaliser une cartographie nationale de l'épargne institutionnelle, des dépôts réglementés, des ressources financières publiques et du potentiel d'investissement de la diaspora.
Deuxième priorité : renforcer les institutions financières de long terme.
Étudier la création ou la consolidation de Caisses des dépôts, de banques de développement et de mécanismes de garantie, sans multiplier inutilement les structures.
Troisième priorité : financer prioritairement des projets productifs.
Privilégier les investissements disposant d'études de faisabilité, de modèles économiques crédibles et de perspectives mesurables de création d'emplois et de valeur ajoutée.
Quatrième priorité : garantir une gouvernance indépendante et transparente.
Prévoir des contrôles rigoureux, des audits externes, une gestion professionnelle des risques, la publication des comptes et des mécanismes de prévention des conflits d'intérêts.
Cinquième priorité : instaurer une culture des résultats.
Mesurer régulièrement les investissements réalisés, les entreprises financées, les emplois créés, les infrastructures livrées et les performances financières.
Une institution de développement doit être évaluée sur son impact économique réel, et non sur le volume de ses annonces.
7. Les Comores : pourquoi étudier une Caisse des dépôts et un Livret d'épargne développement ?
Les Comores disposent d'une diaspora importante et de besoins considérables en infrastructures, en énergie, en logement et en financement des entreprises.
La question mérite donc d'être posée :
Comment mobiliser une partie de l'épargne nationale et de celle de la diaspora pour soutenir durablement l'investissement productif aux Comores ?
Le CEEC recommande d'engager une étude de faisabilité portant sur deux instruments complémentaires :
Une Caisse des dépôts et consignations comorienne, susceptible de contribuer au financement de projets structurants dans un cadre juridique et prudentiel rigoureux.
Un Livret d'épargne développement, éventuellement ouvert aux membres de la diaspora, permettant de mobiliser volontairement des ressources selon des conditions de sécurité, de rémunération et de disponibilité clairement définies.
Ces propositions nécessitent une analyse approfondie des données de la Banque centrale des Comores, des ressources réellement mobilisables, du cadre monétaire, des risques financiers et des capacités institutionnelles.
La création d'une nouvelle institution ne constitue pas une fin en soi.
Elle ne serait justifiée que si elle apportait une valeur ajoutée démontrable par rapport aux dispositifs financiers existants.
Le CEEC préconise donc une étude préalable indépendante, assortie de scénarios financiers, d'une analyse juridique et d'une évaluation des risques.
8. Conclusion : l'autonomie économique commence par la capacité à mobiliser ses propres ressources
L'Afrique ne pourra pas financer l'ensemble de son développement avec sa seule épargne intérieure.
Les investissements étrangers, les financements multilatéraux et les partenariats internationaux resteront nécessaires.
Mais le continent peut réduire certaines dépendances en développant des mécanismes crédibles de mobilisation et d'investissement de ses propres ressources.
L'enjeu n'est pas d'opposer les capitaux africains aux capitaux étrangers.
Il consiste à construire une complémentarité permettant de financer davantage d'activités productives, de créer des emplois et de renforcer la résilience économique.
Les Caisses des dépôts peuvent jouer un rôle stratégique dans cette transformation, à condition d'être dotées d'une gouvernance rigoureuse et de moyens adaptés.
L'Afrique ne deviendra pas économiquement plus forte simplement parce qu'elle possède des ressources financières. Elle le deviendra lorsqu'elle saura transformer une partie de ces ressources en entreprises compétitives, en infrastructures durables, en emplois et en prospérité partagée.
La véritable puissance économique ne se mesure pas uniquement à la richesse disponible.
Elle se mesure à la capacité de la mobiliser intelligemment et de la transformer en résultats concrets.
Sources et références institutionnelles
Cette analyse du CEEC repose sur des publications économiques internationales et des références juridiques officielles.
1. Africa Finance Corporation (AFC), State of Africa's Infrastructure Report 2025.
Rapport consacré aux infrastructures africaines et à la mobilisation des capitaux domestiques. Il identifie plus de 1 100 milliards de dollars d'actifs institutionnels susceptibles de contribuer, sous certaines conditions, au financement du développement.
Source : https://www.africafc.org/our-impact/our-publications/state-of-africa-infrastructure-report-2025
2. Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Rapport sur les marchés de capitaux en Afrique 2025, novembre 2025.
Étude consacrée aux marchés financiers africains, aux investisseurs institutionnels et aux conditions permettant de mieux orienter l'épargne vers l'investissement productif.
Elle reprend notamment les estimations de l'AFC concernant les fonds de pension et les compagnies d'assurance.
Source officielle en français : https://doi.org/10.1787/4c3dc507-fr
3. France, Code monétaire et financier, article L. 518-2.
Texte définissant le statut et les missions de la Caisse des dépôts et consignations française, notamment sa contribution à l'intérêt général et au développement économique.
Source officielle : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/section_lc/LEGITEXT000006072026/LEGISCTA000006170635/
4. République du Sénégal, loi n° 2006-03 du 4 février 2006.
Texte portant création de la Caisse des dépôts et consignations sénégalaise, constituant une référence juridique africaine pour l'étude de dispositifs institutionnels similaires.
Source officielle : https://drs-sfd.gouv.sn/sitedrs/index.php/2018/01/04/loi-n-2006-03-portant-creation-dun-etablissement-public-a-statut-special-denomme-caisse-depots-consignations/
Précision méthodologique du CEEC
Les données financières citées correspondent à des estimations institutionnelles publiées en 2025. Elles ne représentent pas des montants immédiatement disponibles pour l'investissement.
Les propositions relatives aux Comores constituent des orientations stratégiques du CEEC et non des dispositifs déjà adoptés ou validés par les autorités compétentes.
Darchari MIKIDACHE
Économiste
Président du Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC)
www.ceec-comores.org
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