Le véritable État stratège ne cherche pas à tout posséder. Il crée les conditions pour que les entreprises puissent prospérer.
Par Darchari MIKIDACHE, Président du Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC)
L’Afrique ne manque ni de ressources naturelles ni d’entrepreneurs. Elle manque encore, dans de nombreux secteurs, des conditions nécessaires pour transformer ses richesses en industries compétitives. Face à cette réalité, le CEEC défend une troisième voie : un État capable d’investir pour amorcer le développement, de structurer les filières productives, puis de transférer progressivement ses participations aux investisseurs et aux citoyens lorsque les conditions économiques le permettent.
1. Un continent riche en ressources, mais insuffisamment industrialisé
L'industrialisation africaine demeure confrontée à trois obstacles majeurs : le déficit d'infrastructures, les difficultés d'accès au financement à long terme et la faiblesse de la transformation locale des matières premières.
La Banque africaine de développement estimait, dans ses Perspectives économiques en Afrique 2018, le déficit annuel de financement des infrastructures entre 68 et 108 milliards de dollars. Cette évaluation historique, et non une mesure actualisée pour 2026, illustre l'ampleur du défi structurel.
Selon les Nations unies, plus de 560 millions de personnes vivaient encore sans accès à l'électricité en Afrique subsaharienne en 2024, soit environ 86 % du déficit mondial.
Le commerce extérieur révèle une autre faiblesse. D'après la CNUCED, 76,7 % des exportations africaines de marchandises étaient constituées de produits primaires en 2025. La même année, le continent importait près de quatre fois plus de produits manufacturés qu'il n'en exportait.
Ces déséquilibres montrent que l'Afrique participe largement à l'approvisionnement mondial en ressources, sans capter suffisamment la valeur ajoutée issue de leur transformation.
Or, sans électricité fiable, infrastructures logistiques, compétences techniques et financement adapté, même les entrepreneurs les plus dynamiques peinent à développer des activités industrielles.
2. Dépasser l'opposition entre État entrepreneur et secteur privé
Pendant plusieurs décennies, les politiques économiques africaines ont oscillé entre intervention publique directe et libéralisation des marchés.
La gestion exclusivement publique de certaines entreprises a parfois entraîné des déficits persistants, des nominations politiques et une mauvaise allocation des ressources.
À l'inverse, le désengagement de l'État n'a pas toujours suffi à déclencher les investissements industriels attendus. Les risques financiers, les coûts des infrastructures et la faiblesse des marchés peuvent décourager les investisseurs privés.
Le véritable enjeu n'est donc pas de choisir systématiquement entre propriété publique et propriété privée.
Il consiste à déterminer quand l'intervention de l'État est économiquement justifiée, comment elle doit être organisée et dans quelles conditions elle peut prendre fin.
L'État stratège doit créer les conditions du développement productif sans chercher à contrôler durablement toutes les activités économiques.
3. La troisième voie du CEEC : investir, structurer, transmettre
Le modèle proposé par le CEEC repose sur trois étapes complémentaires.
Investir pour déclencher. L'État intervient de manière ciblée dans les secteurs où les capitaux privés restent insuffisants, notamment par des sociétés à capitaux mixtes associant puissance publique, entrepreneurs et institutions financières.
Structurer pour rendre compétitif. La gestion opérationnelle est confiée à des professionnels recrutés au mérite, soumis à des objectifs mesurables de rentabilité, de production, d'emploi et d'exportation. L'État conserve son rôle d'orientation et de contrôle, sans ingérence dans la gestion quotidienne.
Transmettre pour élargir la propriété. Lorsque l'entreprise atteint une maturité économique suffisante, l'État peut céder progressivement ses participations aux investisseurs nationaux, aux citoyens, à la diaspora et aux institutions d'épargne collective.
Le désengagement doit être anticipé dès la création de l'entreprise, sans imposer une vente précipitée susceptible de détruire de la valeur.
Ce modèle repose sur une idée centrale :
L'État amorce. Le privé gère. Le citoyen participe à la création de richesse.
4. Corée du Sud et Botswana : deux expériences complémentaires
L'expérience internationale fournit des enseignements utiles, sans constituer un modèle unique applicable à tous les pays.
En Corée du Sud, POSCO, créée en 1968 avec un soutien déterminant de l'État, a contribué à construire une industrie sidérurgique devenue internationalement compétitive. Sa privatisation, achevée en 2000, illustre la possibilité d'une intervention publique industrielle suivie d'un désengagement progressif.
Au Botswana, le partenariat entre l'État et De Beers au sein de Debswana repose sur une répartition du capital à parts égales. Cette participation publique durable a contribué à mobiliser les revenus diamantifères au service du développement national, même si la dépendance aux diamants demeure un défi.
Ces deux expériences illustrent des choix institutionnels différents : retrait progressif dans un cas, partenariat stratégique durable dans l'autre.
Leur enseignement commun est que la qualité de la gouvernance, la discipline financière et la cohérence industrielle restent déterminantes.
5. Les six recommandations du CEEC
Pour faire émerger un État véritablement stratège, le Cercle des Économistes et des Experts Comoriens recommande :
1. Concentrer l'intervention publique sur quelques filières prioritaires. Identifier trois à cinq secteurs offrant des débouchés commerciaux réels et un potentiel de transformation locale, notamment dans l'agro-industrie, les matériaux de construction et certaines activités manufacturières.
2. Développer les sociétés à capitaux mixtes. Mobiliser les financements publics et privés autour de projets économiquement viables, sans évincer les entreprises déjà capables d'investir seules.
3. Professionnaliser la gouvernance. Recruter les dirigeants sur leurs compétences, imposer des contrats de performance et soumettre les comptes à des audits indépendants.
4. Organiser un désengagement progressif et transparent. Prévoir des critères de sortie liés à la maturité financière et industrielle des entreprises, avec une valorisation indépendante des participations publiques.
5. Favoriser l'actionnariat national et diasporique. Faciliter l'investissement des citoyens, des entreprises locales, des caisses de retraite et de la diaspora, dans un cadre protégeant les petits épargnants.
6. Réinvestir les produits des cessions. Affecter les ressources publiques récupérées au financement de nouvelles infrastructures, de la formation professionnelle et de projets industriels à forte valeur ajoutée.
Ces recommandations doivent s'accompagner d'une vigilance particulière contre les conflits d'intérêts, la captation politique des entreprises et les privatisations à prix sous-évalués.
6. Des applications possibles dans les économies africaines
Les priorités doivent être adaptées aux caractéristiques de chaque pays.
En Afrique de l'Ouest, la transformation du cacao, du coton ou des produits agricoles peut renforcer les chaînes de valeur régionales. En Afrique australe, les industries liées aux minerais stratégiques offrent des possibilités de transformation supplémentaire. En Afrique de l'Est, l'agro-industrie et les activités manufacturières peuvent bénéficier de l'intégration des marchés régionaux.
Dans l'océan Indien, notamment aux Comores, la transformation de la vanille, du girofle et de l'ylang-ylang pourrait faire l'objet de partenariats industriels associant producteurs, investisseurs privés, État et diaspora.
Chaque projet devrait néanmoins être précédé d'études de marché, d'analyses de rentabilité et d'une évaluation des risques.
L'objectif n'est pas de multiplier les entreprises publiques, mais de faire émerger des activités compétitives capables de créer durablement des emplois et des recettes.
Conclusion : un État qui crée des capacités plutôt que des dépendances
L'avenir industriel de l'Afrique ne dépend pas uniquement du volume des investissements publics ou privés. Il repose également sur la qualité des institutions et leur capacité à coordonner les efforts économiques.
Un État stratège doit savoir intervenir lorsque le marché ne peut pas agir efficacement, accompagner la montée en puissance des entreprises et se retirer lorsque sa présence au capital n'est plus nécessaire.
Dans certains secteurs essentiels, une participation publique durable peut néanmoins rester justifiée.
La véritable réussite ne réside donc pas dans l'accumulation d'entreprises détenues par l'État, mais dans la création d'un tissu productif autonome, compétitif et générateur de prospérité.
L'État stratège doit préparer la réussite économique des générations futures, pas entretenir leur dépendance.
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Sources et références
- "Banque africaine de développement — Perspectives économiques en Afrique 2018" (https://www.afdb.org/sites/default/files/documents/publications/african_economic_outlook_2018_-_en.pdf)
- "Nations unies — Rapport sur les objectifs de développement durable 2026, objectif 7" (https://unstats.un.org/sdgs/report/2026/Goal-07/)
- "CNUCED — UNCTAD Data Insights, commerce international, données 2025" (https://unctadstat2.unctad.org/insights/theme/228)
- "POSCO — Historique officiel du groupe" (https://www.posco-inc.com/hs91a1-front/app/en/heritage/history.html)
- "Debswana — Structure officielle de l'actionnariat" (https://www.debswana.com/our-shareholders/)
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Darchari MIKIDACHE
Économiste-fiscaliste
Président du Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC)
Président de l'ONG USHABABI Wa MESO INTERNATIONAL
www.ceec-comores.org
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