L’Afrique ne pourra pas durablement demander au monde d’investir en elle sans apprendre d’abord à mobiliser, sécuriser et investir sa propre épargne
Pendant plusieurs décennies, le financement du développement africain a été présenté comme une question principalement extérieure.
Pour construire des routes, produire de l’électricité, moderniser l’agriculture ou soutenir les entreprises, les États africains se tournent vers les bailleurs internationaux, les banques multilatérales, les investisseurs étrangers et les marchés financiers.
Ces financements demeurent utiles. Ils peuvent apporter des capitaux, des technologies, des compétences et un accès à de nouveaux marchés.
Mais une question fondamentale reste trop rarement posée :
Quelle part de son développement l’Afrique pourrait-elle financer grâce à sa propre épargne ?
Car le continent ne manque pas totalement de capitaux. Une partie importante des ressources nécessaires existe déjà dans les dépôts bancaires, les assurances, les caisses de retraite, les fonds publics, l’épargne informelle, les transferts de la diaspora et les revenus tirés des ressources naturelles.
Le véritable défi consiste à rassembler cette épargne, à la sécuriser et à l’orienter vers l’économie productive.
L’ÉPARGNE AFRICAINE EXISTE, MAIS ELLE RESTE DISPERSÉE
Des millions d’Africains épargnent quotidiennement.
Cette épargne peut prendre plusieurs formes : comptes bancaires, tontines, associations communautaires, terrains, logements, bétail, métaux précieux, activités commerciales ou liquidités conservées à domicile.
Elle constitue une protection indispensable pour les familles.
Cependant, elle reste souvent fragmentée, faiblement rémunérée et insuffisamment orientée vers les investissements susceptibles de transformer durablement les économies.
Une partie de cette épargne :
— demeure en dehors du système financier formel ;
— est exposée à l’inflation ou aux risques de perte ;
— finance davantage la consommation que la production ;
— est immobilisée dans des actifs peu liquides ;
— ne parvient pas jusqu’aux PME, aux industries ou aux projets d’infrastructure ;
— peut être transférée vers des placements situés en dehors du continent.
L’Afrique dispose donc d’une épargne réelle, mais elle manque encore, dans plusieurs pays, d’institutions suffisamment solides pour la transformer en capital productif.
LA DÉPENDANCE FINANCIÈRE A UN COÛT
Lorsqu’un État ne mobilise pas suffisamment ses ressources intérieures, il devient davantage dépendant des capitaux étrangers.
Cette dépendance peut limiter sa marge de décision.
Les prêteurs imposent légitimement leurs conditions :
— taux d’intérêt ;
— échéances ;
— garanties ;
— choix des projets ;
— exigences de gouvernance ;
— monnaie de remboursement.
Le risque devient particulièrement important lorsque les revenus d’un projet sont perçus en monnaie locale, tandis que la dette doit être remboursée en devises étrangères.
Une dépréciation monétaire peut alors augmenter fortement le coût réel du remboursement, y compris lorsque le projet demeure économiquement viable.
Le financement extérieur ne doit donc pas être rejeté.
Il doit compléter l’effort national au lieu de s’y substituer.
Une économie qui dépend entièrement de capitaux extérieurs pour financer ses besoins essentiels reste vulnérable aux crises internationales, aux variations des taux d’intérêt et aux changements de priorités des investisseurs.
MOBILISER L’ÉPARGNE NATIONALE NE SIGNIFIE PAS SE FERMER AU MONDE
La mobilisation des ressources intérieures ne constitue pas une politique d’isolement.
Aucune économie moderne ne se développe uniquement avec ses propres capitaux.
Les investissements étrangers peuvent apporter des technologies, des compétences, des réseaux commerciaux, des méthodes de gestion et des ressources financières supplémentaires.
La priorité consiste plutôt à établir un ordre cohérent.
Les États africains doivent d’abord déterminer ce qu’ils peuvent financer eux-mêmes, puis rechercher les capitaux étrangers capables de compléter leurs moyens et de partager les risques.
Le financement international doit devenir un accélérateur du développement.
Il ne doit pas rester une dépendance permanente.
LES BANQUES DOIVENT DAVANTAGE FINANCER L’ÉCONOMIE PRODUCTIVE
Dans de nombreux pays africains, les banques privilégient les opérations présentant les risques les plus faibles et les rendements les plus rapides.
Elles financent généralement plus facilement les grandes entreprises, le commerce, les importations ou la consommation que l’agriculture, l’industrie et les petites entreprises.
Cette prudence bancaire est compréhensible.
Les banques doivent protéger l’argent de leurs déposants et maîtriser leurs risques.
Mais lorsqu’elle devient excessive, elle empêche une partie de l’économie de se développer.
Les dépôts collectés auprès des citoyens ne devraient pas principalement servir à financer la consommation ou les activités d’importation.
Une part plus importante pourrait être orientée vers :
— les petites et moyennes entreprises ;
— la transformation des produits agricoles ;
— l’industrie locale ;
— les infrastructures énergétiques ;
— l’économie numérique ;
— le logement ;
— l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes.
Cette évolution nécessite toutefois des réformes.
Les États doivent améliorer la qualité de l’information financière, la fiabilité des garanties, la justice commerciale, le droit des affaires et la transparence des entreprises.
On ne peut pas demander aux banques de prendre davantage de risques sans construire un environnement permettant de réduire ces risques.
LES CAISSES DE RETRAITE ET LES ASSURANCES PEUVENT DEVENIR DES INVESTISSEURS DE LONG TERME
Les caisses de retraite et les compagnies d’assurance collectent des ressources sur des périodes longues.
Elles peuvent donc jouer un rôle majeur dans le financement des infrastructures, du logement, de l’énergie et des entreprises solides.
L’épargne longue doit servir à financer des projets longs.
Mais cette mobilisation ne peut se faire au détriment de la sécurité des cotisants et des assurés.
Elle exige :
— une gouvernance rigoureuse ;
— des règles prudentielles solides ;
— une gestion professionnelle des actifs ;
— des audits réguliers ;
— une évaluation indépendante des risques ;
— une transparence complète sur les investissements réalisés.
L’objectif n’est pas d’utiliser arbitrairement l’argent des retraités.
Il est de créer des placements suffisamment sûrs, diversifiés et rentables pour protéger leurs droits tout en contribuant au développement économique.
LA DIASPORA DOIT POUVOIR INVESTIR, PAS SEULEMENT TRANSFÉRER DE L’ARGENT
La diaspora africaine joue déjà un rôle économique majeur.
Ses transferts permettent à des millions de familles de financer l’alimentation, la santé, les études, le logement et diverses activités économiques.
Mais ces flux restent principalement destinés à la consommation immédiate.
Cette utilisation est légitime, car les besoins familiaux sont réels.
Cependant, une partie volontaire de l’épargne de la diaspora pourrait être dirigée vers des projets productifs grâce à :
— des obligations spécialement destinées à la diaspora ;
— des fonds d’investissement sécurisés ;
— des produits d’épargne en monnaie locale ou en devises ;
— des mécanismes de co-investissement ;
— des plateformes numériques réglementées ;
— des fonds consacrés aux PME et aux infrastructures.
La réussite de ces dispositifs dépendra de trois éléments essentiels : la sécurité, la transparence et la traçabilité.
La diaspora ne peut pas être invitée à investir uniquement au nom du patriotisme.
Elle doit disposer de garanties claires, de comptes vérifiables et d’une information régulière sur l’utilisation de ses capitaux.
DÉMOCRATISER L’ÉPARGNE ET L’INVESTISSEMENT
La mobilisation financière ne doit pas rester réservée aux grandes fortunes et aux investisseurs institutionnels.
Chaque citoyen devrait pouvoir participer au financement de l’économie, même avec une petite somme.
Les technologies numériques offrent de nouvelles possibilités.
Le téléphone mobile peut faciliter l’accès à :
— des comptes d’épargne simples ;
— des versements réguliers de faible montant ;
— des obligations accessibles au grand public ;
— des fonds collectifs diversifiés ;
— des produits adaptés aux jeunes ;
— des programmes d’éducation financière.
Mais l’innovation ne doit pas avancer sans protection.
Les autorités doivent prévenir les fraudes, encadrer les plateformes, protéger les données personnelles et surveiller les produits présentant des risques excessifs.
L’inclusion financière doit progresser en même temps que la réglementation et l’éducation financière.
LES MARCHÉS FINANCIERS AFRICAINS DOIVENT CHANGER D’ÉCHELLE
Plusieurs pays africains disposent déjà de marchés boursiers.
Cependant, beaucoup demeurent peu liquides, faiblement capitalisés et difficiles d’accès pour les PME comme pour les petits épargnants.
Le renforcement des marchés financiers régionaux permettrait :
— aux entreprises de lever des fonds sans dépendre exclusivement des banques ;
— aux citoyens d’investir dans l’économie réelle ;
— aux investisseurs institutionnels de diversifier leurs placements ;
— aux États de mobiliser des capitaux dans de meilleures conditions ;
— aux entreprises africaines de conserver une plus grande part de leur capital sur le continent.
L’intégration commerciale africaine restera incomplète sans une véritable intégration financière.
Un marché commun des biens doit progressivement être accompagné d’un marché plus intégré des capitaux.
DES CAISSES DES DÉPÔTS ET DES BANQUES PUBLIQUES DE DÉVELOPPEMENT
La mobilisation de l’épargne africaine pourrait s’appuyer sur deux catégories d’institutions particulièrement importantes : les Caisses des dépôts et consignations et les banques publiques de développement.
Les Caisses des dépôts peuvent sécuriser, centraliser et investir certaines ressources de long terme dans :
— le logement ;
— les infrastructures ;
— l’aménagement du territoire ;
— l’énergie ;
— les équipements collectifs ;
— les projets structurants.
Les banques publiques de développement peuvent, quant à elles, financer :
— les PME ;
— l’industrie ;
— l’agriculture ;
— l’innovation ;
— l’économie numérique ;
— les projets insuffisamment servis par les banques commerciales.
Ces institutions peuvent corriger certaines insuffisances du marché.
Mais elles ne doivent jamais devenir des instruments politiques, des caisses électorales ou des structures destinées à financer des projets sans viabilité économique.
Leur gouvernance doit être professionnelle, transparente et indépendante.
L’ÉTAT DOIT D’ABORD CONSTRUIRE LA CONFIANCE
La mobilisation de l’épargne dépend moins des discours que de la confiance.
Les citoyens hésiteront à investir dans des instruments publics ou privés s’ils craignent :
— les détournements ;
— l’opacité des comptes ;
— l’instabilité des règles ;
— les défauts de paiement ;
— l’ingérence politique ;
— l’absence de contrôle ;
— l’inefficacité de la justice.
Un État qui souhaite mobiliser l’épargne nationale doit donc accepter de rendre compte.
Il doit publier les résultats des projets financés, faire certifier les comptes, organiser des contrôles indépendants et sanctionner les abus.
L’épargne d’un peuple ne peut pas être mobilisée durablement sans institutions crédibles.
RECOMMANDATIONS DU CEEC
Le Cercle des Économistes et des Experts Comoriens recommande :
— d’élaborer des stratégies nationales de mobilisation de l’épargne ;
— d’identifier précisément les ressources financières disponibles dans chaque pays ;
— de développer des produits accessibles aux petits épargnants ;
— de renforcer la bancarisation et l’éducation financière ;
— d’orienter davantage les ressources bancaires vers l’économie productive ;
— d’encourager les caisses de retraite et les assurances à investir prudemment dans des actifs de long terme ;
— de créer des mécanismes transparents destinés à l’investissement de la diaspora ;
— d’étudier la création de Caisses des dépôts et consignations adaptées à la taille de chaque économie ;
— de développer des banques publiques de développement gouvernées selon des critères professionnels ;
— de renforcer les marchés financiers régionaux ;
— de protéger les épargnants et les investisseurs ;
— de réserver les financements extérieurs aux projets apportant une véritable valeur ajoutée ;
— de surveiller les risques liés aux dettes libellées en devises étrangères.
L’AFRIQUE DOIT APPRENDRE À INVESTIR EN ELLE-MÊME
La souveraineté économique ne se réduit pas à la possession de ressources naturelles.
Elle repose sur la capacité d’un pays à transformer son épargne en entreprises, en infrastructures, en emplois, en technologies et en connaissances.
Les financements internationaux resteront nécessaires.
Mais ils doivent compléter une capacité intérieure déjà organisée.
L’Afrique ne pourra pas durablement demander au monde d’investir en elle sans apprendre elle-même à mobiliser, sécuriser et investir son propre capital.
« La souveraineté économique commence lorsque l’épargne d’un peuple cesse de dormir et commence à financer son avenir. »
— Darchari MIKIDACHE
La diffusion des idées fait progresser les peuples. Reproduction et partage autorisés avec mention intégrale de l’auteur et de la source.
Par Darchari MIKIDACHE, Président du think-tank Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC)
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