Une Caisse des dépôts ne doit jamais devenir une caisse politique. Sa mission est de protéger l’épargne, de financer le long terme et de transformer les ressources disponibles en logements, infrastructures, entreprises et emplois durables.
L’Afrique ne manque pas seulement de ressources financières.
Elle manque surtout d’institutions capables de recueillir l’épargne longue, de la protéger et de l’orienter vers les investissements dont les effets économiques se mesurent sur plusieurs décennies.
Dans de nombreux pays africains, des capitaux importants circulent dans les banques, les compagnies d’assurance, les caisses de retraite, les fonds de garantie, les administrations, les collectivités territoriales et certaines professions réglementées.
Pourtant, une partie de ces ressources reste dispersée, faiblement mobilisée ou placée dans des actifs qui contribuent peu à la transformation économique.
Dans le même temps, les États recherchent des financements extérieurs pour construire des logements, développer l’énergie, aménager les villes, soutenir les collectivités ou moderniser les infrastructures.
Cette contradiction doit être corrigée.
L’Afrique doit se doter d’institutions financières capables de transformer ses ressources disponibles en capital productif de long terme.
La Caisse des dépôts et consignations peut constituer l’un de ces instruments.
UNE INSTITUTION FINANCIÈRE AU SERVICE DU LONG TERME
Une Caisse des dépôts et consignations n’est pas une banque commerciale ordinaire.
Elle n’a pas vocation à distribuer massivement des crédits à la consommation ni à concurrencer les banques dans leurs activités quotidiennes.
Sa fonction principale consiste à sécuriser certaines ressources qui lui sont confiées, puis à les investir avec prudence dans des projets présentant un intérêt économique, territorial ou social durable.
Elle peut notamment intervenir dans :
— le logement social et intermédiaire ;
— l’aménagement du territoire ;
— les infrastructures urbaines ;
— les réseaux d’eau et d’assainissement ;
— les transports ;
— l’énergie ;
— les équipements sanitaires et universitaires ;
— la transformation numérique ;
— le financement des collectivités territoriales ;
— la participation dans des entreprises stratégiques.
La Caisse des dépôts agit ainsi comme un investisseur de long terme.
Elle peut financer des projets dont la rentabilité apparaît progressivement, alors que les banques commerciales recherchent généralement des remboursements plus rapides et une meilleure liquidité.
Cette différence d’horizon est essentielle.
Certaines infrastructures ne produisent pas immédiatement des bénéfices financiers élevés, mais elles créent les conditions nécessaires au développement de l’ensemble de l’économie.
L’ÉPARGNE LONGUE AFRICAINE EXISTE DÉJÀ
Les pays africains disposent de ressources financières de long terme.
Celles-ci peuvent provenir :
— des caisses de retraite ;
— des compagnies d’assurance ;
— des consignations administratives ou judiciaires ;
— de certains dépôts réglementés ;
— des fonds de garantie ;
— des excédents temporaires d’établissements publics ;
— des ressources disponibles des collectivités ;
— de l’épargne immobilière ;
— des fonds constitués par certaines professions réglementées.
Ces capitaux ne sont pas toujours suffisamment recensés, coordonnés ou investis dans des projets structurants.
Ils peuvent rester immobilisés, être placés à court terme ou financer principalement des obligations publiques sans lien direct avec la transformation productive.
Le paradoxe est manifeste.
Des États africains s’endettent en devises étrangères pour financer leur développement alors qu’une partie de leur propre épargne reste sous-utilisée.
Une Caisse des dépôts bien conçue pourrait contribuer à rassembler certaines de ces ressources, à les sécuriser et à les orienter vers des investissements nationaux ou régionaux.
TRANSFORMER LES RESSOURCES DISPONIBLES EN CAPITAL PRODUCTIF
Le développement économique dépend de la capacité d’un pays à transformer son épargne en logements, en infrastructures, en entreprises, en équipements et en services collectifs.
La simple existence de ressources financières ne suffit pas.
Encore faut-il disposer d’institutions capables d’évaluer les projets, de sélectionner les investissements, de mesurer les risques et d’assurer un suivi rigoureux.
Une Caisse des dépôts peut intervenir dans des secteurs insuffisamment financés par le marché :
— construction de logements accessibles ;
— rénovation des centres urbains ;
— zones industrielles ;
— plateformes logistiques ;
— ports et infrastructures de transport ;
— production et distribution d’énergie ;
— infrastructures numériques ;
— équipements universitaires ;
— projets agricoles structurants ;
— développement touristique durable ;
— investissements territoriaux.
Son rôle n’est pas de financer indistinctement toutes les demandes.
Elle doit sélectionner des projets économiquement viables, socialement utiles et compatibles avec ses ressources de long terme.
La qualité de l’investissement est plus importante que le nombre de projets annoncés.
LE LOGEMENT COMME PRIORITÉ ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
La croissance urbaine africaine exerce une pression considérable sur les villes.
L’offre de logements décents progresse souvent moins rapidement que la population.
Cette situation favorise :
— l’extension des quartiers précaires ;
— la hausse des loyers ;
— la spéculation foncière ;
— l’éloignement des travailleurs ;
— l’insuffisance des réseaux d’eau et d’assainissement ;
— la saturation des infrastructures ;
— l’exclusion des ménages modestes du marché immobilier.
Une Caisse des dépôts peut jouer un rôle déterminant dans le financement du logement.
Elle peut accorder des financements longs à des sociétés immobilières, soutenir des programmes de logements sociaux et intermédiaires, participer à l’aménagement de terrains publics et accompagner les collectivités territoriales.
Mais cette intervention doit rester cohérente avec l’intérêt général.
Une institution publique ne doit pas concentrer ses ressources sur des résidences haut de gamme accessibles à une minorité.
Le logement abordable doit rester prioritaire.
Il ne constitue pas uniquement une dépense sociale.
Il stimule le bâtiment, crée des emplois, améliore la mobilité des travailleurs, sécurise les familles et favorise la stabilité économique.
FINANCER LE DÉVELOPPEMENT DES TERRITOIRES
Les communes et les collectivités territoriales sont responsables d’une grande partie des services essentiels à la population.
Elles doivent notamment financer :
— les marchés ;
— les routes locales ;
— l’éclairage public ;
— les écoles ;
— les centres de santé ;
— la gestion des déchets ;
— les réseaux d’eau ;
— les espaces économiques de proximité ;
— les équipements culturels et sportifs.
Pourtant, leur accès au financement reste souvent limité.
Leurs recettes sont faibles, leurs capacités techniques insuffisantes et leurs projets parfois mal préparés.
Une Caisse des dépôts peut devenir un partenaire financier et technique des collectivités.
Elle peut leur proposer des financements de longue durée, les accompagner dans la préparation des projets et favoriser la mutualisation entre plusieurs territoires.
Mais ce soutien doit être conditionné à une gestion responsable.
Les collectivités bénéficiaires doivent disposer de comptes fiables, de projets crédibles, d’une capacité de remboursement et d’une gouvernance transparente.
Financer le développement local ne signifie pas couvrir durablement les déficits ou les erreurs de gestion.
LE RISQUE D’UNE CAISSE POLITIQUE
La création d’une Caisse des dépôts ne garantit pas automatiquement une meilleure gestion de l’épargne.
Une institution publique mal gouvernée peut devenir :
— une caisse parallèle du pouvoir ;
— un outil de favoritisme ;
— un instrument de financement électoral ;
— un réservoir d’emplois politiques ;
— un moyen de contourner les procédures budgétaires ;
— une source de détournement des ressources publiques ;
— un financeur de projets sans viabilité économique.
Le principal risque n’est donc pas seulement financier.
Il est institutionnel et politique.
La gouvernance doit reposer sur des garanties solides :
— une direction recrutée selon des critères professionnels ;
— un conseil d’administration pluraliste et compétent ;
— des règles d’investissement rendues publiques ;
— des comptes certifiés par des auditeurs indépendants ;
— un contrôle parlementaire ou juridictionnel ;
— la publication annuelle des projets financés ;
— une évaluation régulière des risques ;
— une prévention rigoureuse des conflits d’intérêts ;
— des sanctions effectives en cas de faute de gestion.
Les ressources confiées à une Caisse des dépôts appartiennent aux déposants, aux cotisants et, indirectement, à la collectivité nationale.
Elles ne doivent jamais être considérées comme une réserve financière librement disponible pour le gouvernement.
COMPLÉTER LES BANQUES, SANS LES REMPLACER
Une Caisse des dépôts ne doit pas désorganiser le système bancaire ni absorber toutes les ressources disponibles.
Elle doit agir en complémentarité avec les banques commerciales, les marchés financiers et les institutions de développement.
Elle peut notamment :
— cofinancer des projets avec les banques ;
— apporter des garanties ;
— refinancer certains prêts de longue durée ;
— participer à des fonds d’investissement ;
— soutenir des opérations de partenariat public-privé ;
— accompagner des secteurs insuffisamment financés ;
— contribuer au développement des marchés financiers locaux.
Elle ne doit intervenir que lorsque son horizon de long terme, sa capacité d’investissement ou sa mission d’intérêt général apportent une réelle valeur ajoutée.
Le secteur public ne doit pas remplacer les acteurs privés lorsqu’ils sont capables de financer efficacement un projet.
En revanche, il peut réduire les risques, allonger les maturités et faciliter l’investissement dans des secteurs essentiels que le marché délaisse.
DES INSTRUMENTS NATIONAUX ET RÉGIONAUX
Tous les pays africains ne disposent pas de la même taille économique ni du même volume d’épargne.
Certaines économies peuvent créer une Caisse nationale disposant de ressources importantes.
D’autres risquent de mettre en place une institution trop petite, trop coûteuse ou insuffisamment diversifiée.
Une coopération régionale peut alors devenir nécessaire.
Plusieurs Caisses nationales ou institutions financières publiques pourraient mutualiser une partie de leurs moyens pour financer :
— les interconnexions électriques ;
— les corridors routiers et ferroviaires ;
— les infrastructures portuaires ;
— les plateformes numériques ;
— les chaînes de valeur agricoles ;
— les télécommunications ;
— les projets régionaux de logement ;
— les fonds destinés aux PME.
L’intégration africaine ne doit pas concerner uniquement les échanges commerciaux.
Elle doit également porter sur l’épargne, le financement et l’investissement.
Des infrastructures régionales ne peuvent pas être financées efficacement par des institutions nationales agissant isolément.
QUELLE CAISSE DES DÉPÔTS POUR LES COMORES ?
Pour un petit État insulaire comme les Comores, la création d’une Caisse des dépôts mérite une étude approfondie.
Il ne serait pas raisonnable de reproduire mécaniquement le modèle d’un grand pays disposant d’un système financier développé et d’importantes ressources institutionnelles.
Une éventuelle structure comorienne devrait commencer par un mandat limité, une organisation légère et des missions clairement définies.
La première étape consisterait à identifier les ressources réellement disponibles :
— consignations administratives et judiciaires ;
— dépôts réglementés de certaines professions ;
— fonds de garantie ;
— excédents de certains établissements publics ;
— épargne institutionnelle ;
— instruments destinés à la diaspora ;
— cofinancements régionaux et internationaux.
Ses interventions pourraient se concentrer sur quelques priorités :
— logement ;
— eau et assainissement ;
— énergie ;
— infrastructures urbaines ;
— équipements des collectivités ;
— développement touristique durable ;
— participation à des fonds de financement des PME.
La prudence devrait constituer le principe fondateur.
Il serait préférable de construire progressivement une petite institution crédible plutôt que de créer immédiatement une structure surdimensionnée, coûteuse et vulnérable aux pressions politiques.
Une institution financière gagne la confiance par ses résultats, non par la taille de son siège ou de son organigramme.
RECOMMANDATIONS DU CEEC
Le Cercle des Économistes et des Experts Comoriens recommande :
— de réaliser dans chaque pays un inventaire complet de l’épargne longue, des consignations et des ressources institutionnelles disponibles ;
— d’évaluer la pertinence économique d’une Caisse des dépôts en fonction de la taille du pays et de son système financier ;
— de définir un mandat précis avant toute création institutionnelle ;
— de distinguer clairement les missions d’intérêt général des activités commerciales ;
— de garantir l’indépendance professionnelle de la direction ;
— d’établir des critères publics de sélection des investissements ;
— d’interdire tout financement partisan, électoral ou personnel ;
— de soumettre les comptes à des audits indépendants ;
— de publier régulièrement la liste des principaux investissements et leurs résultats ;
— de renforcer les contrôles juridictionnels, parlementaires et comptables ;
— de privilégier les secteurs du logement, de l’énergie, des infrastructures et du développement territorial ;
— d’organiser la complémentarité avec les banques commerciales et les institutions de développement ;
— de favoriser les partenariats entre Caisses nationales et organismes régionaux ;
— de protéger strictement les ressources des déposants, des assurés et des retraités ;
— de créer progressivement des produits d’investissement transparents destinés à la diaspora.
FAIRE DE L’ÉPARGNE UNE FORCE DE TRANSFORMATION
Une nation ne peut pas construire durablement son avenir en dépendant exclusivement des prêts extérieurs.
Elle doit disposer d’institutions capables de recueillir, de protéger et d’investir ses propres ressources.
Une Caisse des dépôts et consignations peut devenir un pilier de cette autonomie financière.
Mais elle ne sera utile que si elle protège réellement l’épargne, sélectionne rigoureusement ses projets et reste à l’abri des interventions politiques.
L’Afrique n’a pas besoin d’institutions publiques supplémentaires destinées uniquement à produire des organigrammes et des annonces.
Elle a besoin d’institutions capables de produire des logements, des infrastructures, des entreprises, des territoires mieux équipés et des emplois durables.
« Une épargne dispersée protège parfois les individus. Une épargne organisée, sécurisée et bien investie peut transformer toute une nation. »
— Darchari MIKIDACHE
L’Afrique doit-elle accélérer la création de Caisses des dépôts et consignations capables de financer son développement sur le long terme ?
La diffusion des idées fait progresser les peuples. Reproduction et partage autorisés avec mention intégrale de l’auteur et de la source.
Par Darchari MIKIDACHE, Président du think-tank Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC)
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